Les lumières s’éteignent. Six hommes entrent en scène. Ce soir-là, ils ont la lourde tâche d’ouvrir pour Enslaved. Dès les premières notes, le public est saisi. Immédiatement hypnotisé par le talent et la technique des musiciens. Submergé par la puissance des blasts de la batterie, les incroyables lignes de basse, les riffs supersoniques, les solos de guitare d’une redoutable précision, le chant growl d’outre-tombe d’un grand échalas gothique qui headbangue comme un possédé et le chant clair d’un violoniste inspiré, au visage radieux et au pull-over troué. Oui, ce soir-là de novembre 2016, tout le monde remarque ce pull troué et râpé d’avoir été trop porté, symbole dérisoire de la foi d’un groupe en sa musique. Un groupe qui se produit à des milliers de kilomètres de chez lui, qui n’a qu’une petite heure pour convaincre et dont le leader sait très bien que cette tournée européenne ne lui permettra pas de renouveler sa garde-robe.
Qu’importe. La musique mérite sans doute de tels sacrifices. D’autant que les fans de Ne Obliviscaris sont de plus en plus nombreux et répondent présents en finançant le groupe via les campagnes de crowdfunding. Les Australiens ont ainsi pu prendre leur temps pour peaufiner leur troisième album, "Urn", trois ans après "Citadel".
Et quel album ! "Urn" est une merveille de death metal progressif et une redoutable démonstration d’intelligence des compositions. En gommant toutes les imperfections de leur album précédent, dont certains titres pouvaient manquer de cohésion, Ne Obliviscaris affirme sa signature musicale singulière, enchaîne les morceaux de bravoure et permet à sa musique de libérer toute son exceptionnelle richesse.
Subtil mélange de technique et de mélodie, le style des Australiens s’appuie sur la sidérante virtuosité de chaque musicien. La guitare du Français Benjamin Baret alterne les arpèges flamenco (‘Libera-I’, ‘Intra Venus’), les accords jazz enrichis, les riffs death (‘Urn’) et les solos inspirés (‘Intra Venus’). La batterie de Dan Presland multiplie les blasts beats et les breaks rythmiques et soutient des lignes de basse dantesques. Et le chant growl caverneux de Xenoyr se marie à la perfection au chant clair de Tim Barnes, renforçant la dualité entre ombre et lumière, lourdeur et légèreté, qui fonde la musique du groupe.
Avec une production en tout point remarquable, "Urn" est un vrai travail d’orfèvre, témoignage d’un groupe en pleine ascension et détenteur d’une arme mélodique imparable : le violon de Tim Barnes. Marque de fabrique du groupe depuis ses débuts, il est ici omniprésent, parfois comme instrument lead (‘Libera-II’) et parfois en soutien des riffs, leur conférant une bouleversante mélancolie (‘Eyrie’) et insufflant à l’album les respirations nécessaires entre deux tempêtes.
Emotionnel et addictif, "Urn" invite au lâcher prise. Il suffit simplement de se laisser submerger par la musique. Une musique qui défie les lois de la densité. Un concentré de matière noire dont l’énergie et la beauté irradient le cortex cérébral jusqu’à l’hypnose. Un vortex musical auquel il est inutile d’opposer une quelconque résistance, sous peine de passer à côté d’un des plus grands groupes de death metal mélodique du moment : Ne Obliviscaris.