Parvenu à un point charnière de son parcours, Calva Louise confirme avec "Edge of the Abyss" une ambition artistique qui dépasse largement le cadre du rock alternatif classique. Installé à Londres mais nourri de multiples origines culturelles, le trio façonne ici un univers plus vaste et plus dense, où la notion de frontière entre équilibre et chaos devient centrale. L’album donne d’emblée le sentiment d’une progression continue, pensé comme une traversée immersive plutôt qu’une simple accumulation de morceaux.
Cette impression de voyage tient autant à l’écriture qu’à la manière dont Calva Louise manipule les textures et les langues. L’alternance entre anglais et espagnol n’a rien d’un artifice : sur ‘Lo Que Vale’, ‘El Umbral’ ou encore ‘La Corriente’, le chant en espagnol agit comme un amplificateur émotionnel, presque instinctif, là où l’anglais structure davantage le discours. Cette approche rappelle parfois l’énergie libre et frontale d’un No Doubt, transposée dans un contexte plus sombre et contemporain. Malgré ces glissements constants, l’ensemble conserve une cohérence remarquable, porté par un sens très sûr de l’équilibre entre chaos et contrôle.
Cette tension se manifeste pleinement dans le dialogue permanent entre puissance brute et fragilité sous-jacente. Des morceaux comme ‘The Abyss’ et ‘Impeccable’ illustrent parfaitement cette dualité, opposant déflagrations frontales et tensions contenues, sans jamais rompre le fil narratif de l’album. On y perçoit l’héritage de groupes capables de conjuguer urgence et sophistication, entre la liberté formelle d’un System of a Down, la dimension dramatique d’un Muse, l’efficacité abrasive de Queens of the Stone Age, mais aussi une énergie plus nerveuse et instable évoquant At The Drive-In. À cela s’ajoute une sensibilité latino assumée, proche de l’approche de Calle 13, qui nourrit autant les textes que l’intensité émotionnelle de l’ensemble.
Musicalement, le trio poursuit son refus de toute assignation. Rock, metal, électro, pulsations industrielles et accents plus pop ou latins cohabitent sans jamais donner l’impression d’un collage opportuniste. La production, ample et précise, joue un rôle central dans cette alchimie, liant guitares massives et textures électroniques dans un même souffle. L’apport de Gareth McGrillen (Pendulum) se ressent dans cette capacité à rendre chaque tension lisible, chaque montée immersive, sans gommer la rugosité qui fait l’identité du groupe.
Enfin, "Edge of the Abyss" confirme la volonté de Calva Louise de proposer bien plus qu’un simple album. L’importance accordée à l’image, illustrée notamment par le clip de ‘Lo Que Vale’, participe à cette impression d’expérience globale, immersive et presque cinématographique. Nourri par une multiculturalité assumée et une sensibilité aux mondes parallèles et aux doubles, le disque s’impose comme une étape clé : celle d’un groupe qui ne se contente plus de flirter avec le chaos, mais qui apprend à évoluer durablement au bord de l’abîme, sans jamais y sombrer.