Il y a des albums qui ne cherchent pas à séduire immédiatement, mais à envelopper, à infiltrer lentement les sens comme une brume froide s’insinuant dans les vallées nordiques. "Isle Of Bliss", dernière livraison de Hanging Garden, appartient indéniablement à cette catégorie d’œuvres crépusculaires qui demandent patience et abandon. Il se traverse, comme on franchit une lande noyée de brume, sans savoir ce que l’on y cherche, mais avec la certitude d’y laisser quelque chose de soi, suspendu entre le jour et la nuit, entre l’abandon et la grâce.
‘To Outlive The Nine Ravens’ pose dès l’ouverture les bases de ce clair-obscur émotionnel permanent avec ses growls caverneux, ses nappes aériennes et cette dualité vocale qui fait toute l’identité du septuor. Ce titre oscille entre tension et relâchement, comme une respiration oppressée mais indispensable. ‘Eternal Trees Of Turquoise’ poursuit le voyage en se faisant inquiétant et presque dérangeant. Les voix se répondent dans un dialogue spectral, flirtant avec des sonorités black inattendues. Hanging Garden confirme ici que cet opus ne risquera pas de sombrer dans la linéarité, brouillant les pistes et densifiant son propos. Paradoxalement lumineux dans leurs mélodies, presque accrocheurs dans leurs refrains, mais toujours traversés par une profonde mélancolie sous-jacente, ‘Isle Of Bliss’ et ‘To The Gates Of Hel’ apportent une fausse accalmie, renforçant ainsi ce contraste constant entre espoir et fatalité.
Ce qui frappe ici, c’est la capacité de ces Finlandais à superposer les strates émotionnelles sans jamais saturer l’écoute. Les guitares alternent entre leads poignants et riffs épais, tandis que les claviers et le piano viennent apporter une dimension quasi onirique. Des pièces telles que ‘The Blights Nine’ ou ‘Arise, Black Sun’, illustrent parfaitement cette maîtrise au sein de laquelle la violence est constamment contrebalancée par une forme de grâce mélodique, presque rédemptrice. Et lorsque ‘Her Wailing Light’ surgit, c’est l’apogée émotionnelle, un moment suspendu où tout converge, où la noirceur devient beauté pure. Si certains morceaux auraient peut-être gagné à être légèrement épurés pour éviter une sensation de répétition, ‘Beneath The Fallen Sky’ vient conclure l’ensemble avec une impression plus diffuse, presque contemplative.
À la manière d’un Katatonia ou d’un Insomnium, Hanging Garden réussit ici à transcender les codes du doom/death mélodique pour proposer une œuvre profondément sensorielle. "Isle Of Bliss" est loin d’être album immédiat. Il s’apprivoise, se dévoile lentement, mais finit par happer l’auditeur dans un cocon de noirceur élégante et de mélopées entêtantes. Une immersion dense, parfois éprouvante, mais souvent sublime, et sans doute l’un des sommets de la discographie du groupe à ce jour.