Chez Tori Amos, le piano n’a jamais été un simple accompagnement. Il dialogue avec la voix, la contredit parfois et recueille tout ce que les mots ne suffisent pas à exprimer. Avec "In Times of Dragons", l’Américaine s’en sert une nouvelle fois pour relier l’intime aux inquiétudes du monde. Dix-sept compositions forment un récit traversé par la domination, la peur et la résistance, sans jamais prendre la forme d’un manifeste pesant. Tori Amos préfère les symboles, les personnages et les atmosphères, laissant le trouble s’installer lentement jusqu’à devenir impossible à ignorer.
Ce malaise prend corps dans ‘Shush’, où les claviers et la rythmique contenue semblent avancer à tâtons. Les cordes jouent alors un rôle essentiel : elles donnent au disque son ampleur dramatique, font monter la tension et portent les mélodies, parfois au bord de l’emphase sans réellement y céder. Face à de tels arrangements, Tori Amos aurait pu choisir une interprétation théâtrale. Elle fait exactement l’inverse. Vocalement, elle incarne la lutte sans la surjouer. La fatigue, la peur et la résistance passent dans un souffle, une inflexion ou une fragilité du timbre. Cette retenue rend le propos plus humain que spectaculaire et laisse l’émotion se déployer sans jamais la forcer.
Cette tension ne condamne pourtant pas le disque à une seule couleur, tant celui-ci change régulièrement de relief. Le piano en demeure le centre de gravité, mais ‘Provincetown’ lui apporte des nuances presque baroques et une liberté bienvenue, tandis que ‘Gasoline Girls’ laisse surgir une énergie plus vive, moins policée. Avec ‘Veins’, le combat quitte progressivement le terrain collectif pour rejoindre celui de la transmission, de ce que l’on accepte de porter ou de léguer. C’est souvent là que Tori Amos touche au plus juste, lorsqu’elle fait se rencontrer les violences du monde et celles qui s’insinuent dans les relations personnelles. Des thèmes qui pourraient rester abstraits retrouvent ainsi un corps, une mémoire et une véritable présence.
Cette proximité demeure lorsque l’album ralentit. Sur ‘Song of Sorrow’, les cordes et le piano laissent la mélancolie s’installer sans la recouvrir d’effets, avant que ‘Flood’ et ‘Tempest’ ne redonnent au parcours une agitation plus ample. Tout ne captive pas avec la même intensité. Sur dix-sept titres, quelques passages s’étirent et l’attention peut parfois décrocher. Elle est toutefois régulièrement ramenée par une montée de cordes, un motif de piano ou cette façon très singulière qu’a Tori Amos de poser sa voix. Même dans ses longueurs, l’album ne semble jamais vide : quelque chose continue toujours d’y circuler.
"In Times of Dragons" n’est sans doute ni le disque le plus immédiat ni le plus homogène de Tori Amos, mais il finit par exercer une emprise durable. L’équilibre entre l’ampleur orchestrale et la retenue vocale empêche le propos de devenir écrasant, tandis que le piano préserve une proximité presque physique avec l’auditeur. Plus qu’un album de confrontation, c’est une œuvre de résistance intérieure, dont les tensions, les images et les mélodies continuent de résonner longtemps après l’écoute.