Il y a des retours qui ressemblent à des retrouvailles et d’autres qui marquent surtout un nouveau départ. Avec "Tarmac", Triggerfinger appartient clairement à la seconde catégorie. Neuf années se sont écoulées depuis "Colossus", le groupe affiche désormais plus d’un quart de siècle d’existence et son histoire ne s’écrit plus tout à fait de la même manière. Paul Van Bruystegem, alias Monsieur Paul, bassiste historique de Triggerfinger, est décédé le 4 octobre 2025, deux ans après avoir quitté la formation. Sa disparition aurait pu faire de ce sixième album un disque essentiellement tourné vers le passé. Ruben Block et Mario Goossens choisissent au contraire de poursuivre l’histoire. Le titre "Tarmac" prend alors tout son sens : il évoque aussi bien l’arrivée que le départ, et cette période de transition correspond parfaitement à la situation actuelle du groupe.
Pour ce retour, Triggerfinger retrouve Mitchell Froom, producteur avec lequel il avait déjà travaillé sur "Colossus" en 2017 et qui a notamment collaboré avec Crowded House, Elvis Costello ou Paul McCartney. Ce précédent album avait déjà montré l’envie des Belges d’élargir leur horizon musical et "Tarmac" s’inscrit dans cette continuité plutôt que de repartir de zéro. ‘Stars’ possède ainsi cette efficacité familière qui permet de retrouver rapidement ses marques, quand ‘Come Clean’, plus nuancé, dévoile un visage relativement plus posé. Mais c’est avec ‘On My Back’ que le changement de perspective apparaît le plus nettement : les textures se densifient, la production se fait plus contemporaine et la tension qui s’en dégage peut parfois évoquer Queens of the Stone Age. La comparaison reste cependant un simple repère tant Triggerfinger conserve sa personnalité.
C’est surtout dans les contrastes que "Tarmac" trouve son équilibre. Le rock stoner et le hard blues qui ont toujours nourri le groupe sont bien présents, mais ils occupent désormais l’espace aux côtés de passages plus retenus et contemporains. L’atmosphère intime de ‘The Why’ en est une belle illustration, notamment lorsque la voix de Ruben Block se fait plus fragile. À l’autre bout du spectre, ‘Through The Beam’ travaille davantage le rythme et les textures, jusqu’à apporter une dimension presque dansante à l’ensemble. Ces écarts ne donnent pourtant jamais l’impression d’avoir été ajoutés pour surprendre à tout prix. Les morceaux possèdent chacun leur caractère et l’album passe de l’un à l’autre avec beaucoup plus de naturel que ne le faisait parfois "Colossus", dont l’éclectisme pouvait aussi constituer une limite.
Triggerfinger sait également revenir à une expression plus directe lorsque le morceau l’exige. ‘Geronimo’ en est probablement l’exemple le plus évident : la batterie de Mario Goossens donne immédiatement l’impulsion, la guitare et la saturation reprennent le premier rôle et le groupe retrouve cette énergie brute qui a toujours fait son efficacité, notamment sur scène. Placé dans la seconde moitié de "Tarmac", ce retour à un rock plus frontal fonctionne d’autant mieux qu’il intervient après plusieurs morceaux où le groupe a pris le temps d’élargir son registre. "Tarmac" ne cherche donc pas à choisir entre plusieurs visages de Triggerfinger. Il les réunit avec suffisamment de cohérence pour que les nouvelles couleurs apportées au son ne fassent jamais oublier ce qui a construit le groupe.
Voilà finalement ce que raconte "Tarmac". Ce n’est ni un album nostalgique ni une tentative de faire oublier ce qui appartient désormais au passé. La longue histoire de Triggerfinger reste présente, mais Ruben Block et Mario Goossens ne s’y enferment jamais. Neuf ans après "Colossus", ils reviennent avec un disque varié, parfois inattendu, capable de retrouver l’impact immédiat du groupe tout en laissant davantage de place aux nuances. "Tarmac" n’est donc pas simplement l’album d’un retour attendu. C’est celui d’un groupe qui, après plus de vingt-cinq ans de carrière, a encore suffisamment de curiosité pour ne pas se contenter de ce qu’il sait déjà faire. Et c’est précisément ce qui donne envie de poursuivre le voyage avec lui.