L'histoire de The Western Front a de quoi attiser la curiosité. Nous sommes au début des années 1980, Scott Gorham, tout juste sorti de Thin Lizzy, s'associe notamment à Marty Walsh, réputé pour ses interventions au sein de Supertramp, ainsi qu’à quelques-uns des meilleurs musiciens de studio de la côte Ouest américaine. Le groupe enregistre un album qui doit lui ouvrir les portes d'Atlantic Records. Malheureusement, les changements opérés au sein du label auront raison de ce beau projet et "Eureka" finira par prendre la direction des archives plutôt que celle des bacs des disquaires. Quarante ans plus tard, le disque sort enfin.
Et dès les premières mesures de ‘The Law Of The Jungle’, il est évident que The Western Front n'avait logiquement rien d'une formation de seconde zone. Certes, nous sommes en plein dans les canons de l'AOR américain de l'époque, avec ses claviers, ses chœurs, ses guitares aussi propres que mélodiques et ces refrains destinés à rester facilement en tête. Mais la différence se situe justement dans l'écriture. Ici, pas besoin d'artifices pour rendre les compositions attractives car les chansons parlent d'elles-mêmes. ‘Set Me Free’ résume à lui seul une bonne partie des qualités de l'ensemble en se faisant immédiatement accrocheur sans tomber dans la facilité, porté par cette combinaison des six-cordes et des synthétiseurs qui faisait alors les beaux jours des radios US. Et lorsque ‘1000 Nights’ prend le relais, c'est une facette plus chaleureuse et romantique du groupe qui apparaît. En trois titres, la formation anglo-américaine montre qu’elle aurait pu donner du fil à retordre à Toto ou à Foreigner.
Car oui, "Eureka" est profondément ancré dans son époque. Il serait même difficile de faire autrement puisque ces morceaux ont été enregistrés au début des années 1980. Pourtant, et c'est probablement là que réside l'un des principaux intérêts de cette publication tardive, l'album ne donne jamais vraiment l'impression d'être une vieille maquette ressortie d'un carton. Bien au contraire, la production a été remise au goût du jour, mais sans chercher à gommer l'identité originelle des morceaux. Les guitares conservent leur chaleur, les claviers restent bien présents et les chœurs apportent la petite touche FM indispensable. Surtout, le tout respire encore. Pas de surproduction excessive ni de tentative désespérée pour faire croire que The Western Front aurait enregistré cet opus durant le dernier été. Et puis il y a Richard ‘Moon’ Calhoun. Le chanteur possède exactement le registre qu'il fallait à ce type de répertoire. Pas question ici de rivaliser avec les hurleurs de service ou de transformer chaque refrain en concours de puissance vocale. Son interprétation privilégie la mélodie et l'émotion, ce qui fonctionne particulièrement bien sur un titre comme ‘I Would Rather Be Lonely’. Quant aux six-cordes, elles savent régulièrement hausser le ton, comme sur ‘Chain Of Light’, sans pour autant transformer l'ensemble en album de hard rock. L'équilibre entre puissance et élégance est particulièrement réussi, ce qui n’est pas étonnant avec la paire Gorham / Walsh.
Finalement, la question est logiquement de se demander ce que serait devenu The Western Front si "Eureka" avait été publié à l'époque. Il ne fait aucun doute que le combo possédait suffisamment d'arguments pour se faire une place dans la grande famille du rock mélodique américain. Le niveau des musiciens est évident, les chansons étaient là et Atlantic Records semblait prêt à miser sur eux. L’ambition première n'était certainement pas de révolutionner l'AOR et le groupe voulait visiblement juste écrire de bons titres. Mais le destin en a décidé autrement. Après quarante ans, l'injustice est donc en partie réparée. "Eureka" est tout simplement un très bon album qui aurait mérité de voir le jour au moment où il a été enregistré, son principal défaut étant d'arriver beaucoup trop tard.