Préparé par une poignée de courtes hosties depuis 2022 ("Blood Madonna", "Heart Of Guilt" et "Goya’s Witches"), "Lágrimas de Oro" voit enfin Jehovah On Death enfanter son premier véritable album. Au centre d’un conclave de mystérieux musiciens (The Congregation Of Penitents) se dresse telle une statue Señora Dolorosa, chanteuse, évidemment, mais surtout grande prêtresse d’un culte ténébreux. De la Grèce qui l’a vu naître, le groupe hérite d’une emphase cryptique qui rappelle les chœurs antiques.
Là ne réside cependant pas le seul trait d’une identité plurielle, qui puise autant dans le terreau culturel espagnol que dans le Deutéronome dont il tire son bien étrange patronyme. Néanmoins, ces multiples influences convergent toutes vers un même point, l’émanation d’un catholicisme sombre et menaçant, tentaculaire et charnel. Lorsque, selon ses dires, Jehovah On Death prétend vouloir incarner « une nouvelle vague de panique satanique », cela peut faire sourire. "Lágrimas de Oro" baigne pourtant bien dans un climat empreint de diableries millénaristes, écho de temps obscurs corsetés par d’irrationnelles croyances. Son art ne saurait cependant se confondre avec de bestiaux blasphèmes primaires et bas du front.
Au contraire, son expression se veut plus sournoise, moelleuse, reptilienne, lascive, presque sexuelle, mais ô combien tellurique, consumée dans les profondeurs d’une intimité brûlante. De sorte que parler d'occult rock à son endroit, terme pourtant un peu galvaudé, ne peut être plus juste. Occulte, il l’est donc par l’univers tant conceptuel que visuel qu’il dessine. Mais rock, il l’est tout autant, dans sa science de la mélodie qui fait mouche, dans cette capacité à enfanter des chansons à la fois léchées et mordantes. Il suffit de poser une oreille sur ‘Suspiria (Diableria)’ ou ‘Blood Madonna’, hymnes tout en puissance qui, dès la première écoute, creusent de durables stigmates dans la mémoire, pour la prendre la mesure d’un talent déjà insolent de classe et de maîtrise.
Quand on parle d’occult rock, Ghost est sans doute le premier groupe à l’esprit. C’est toutefois davantage les mamelles du défunt The Devil’s Blood (‘Catherine Wheel’) et plus généralement celles de toute la chapelle vintage fardée de chant féminin (Blood Ceremony, Castle et beaucoup d‘autres) que tète Jehovah On Death. Sa chanteuse, pythie puissamment habitée voire quasiment théâtrale (‘Sacerdotale Fire’), est bien entendu pour beaucoup dans cette filiation. Le groupe n’en cultive pour autant pas moins sa propre identité, que matérialisent plus particulièrement ces curieux emprunts hispanisants (‘Lagrimas de oro’ et ses touches de flamenco, l’instrumental ‘Para Tu Sagrada Augustia’) qui, loin d’en diluer la semence noire dans un sirop lumineux, soulignent au contraire la force tellurique d’une partition ténébreuse.
D’une durée de moins quarante minutes, "Lágrimas de Oro" est sans doute un peu court, mais au moins n’a-t-il pas le temps de perdre en intensité. Les mélodies obsédantes imbibées dans l’éther religieux d’ambiances crépusculaires, ce galop d’essai de Jehovah On Death place d’emblée la barre très haut. On croyait que The Devil’s Blood ne serait jamais remplacé, on vient enfin de lui un trouver un héritier digne de lui.