Avec The Fall Of The House Of Usher, Peter Hammill réalise un projet sur lequel il a travaillé durant 19 ans et qu'il considère au moment de sa parution comme "sa grande œuvre". The Fall Of The House Of Usher n'est rien moins qu'un opéra-rock inspiré d'une nouvelle d'Edgar Allan Poe, mis en musique par Peter Hammill sur un livret de Chris Judge Smith, le co-fondateur de la toute première mouture de Van Der Graaf Generator.
La nouvelle d'Edgar Allan Poe raconte l'histoire de Roderick Usher, personnage pour le moins inquiétant qui sombre dans la folie, persuadé que sa maison est douée de vie, et qui enterre vivante sa sœur tombée en catalepsie. Celle-ci dans un dernier effort sort de son tombeau et décède réellement dans les bras de son frère, faisant mourir celui-ci de frayeur par la même occasion.
Peter Hammill a tiré de cette histoire sombre et fantastique, un monument baroque et gothique. Seuls les esprits aventureux amateurs de bizarreries pourront être séduits par une telle œuvre, aussi étrange, inquiétante et démente que le personnage imaginé par Poe. Construite comme un opéra-classique, elle est découpée en six actes, chacun d'eux exposant un tableau de l'histoire. Fait rarissime, Hammill, s'il assure l'intégralité des parties instrumentales, partage le chant avec Sarah-Jane Morris (le chœur), Andy Bell (l'ami de la famille), Lene Lovich (Madeline Usher) et Herbert Grönemeyer (l'herboriste), se réservant le double rôle de Roderick Usher et des "voix" de la maison.
Le chant clair et bien timbré d'Andy Bell s'oppose à la voix sombre et grave de Peter Hammill, reflétant ainsi parfaitement l'opposition entre les deux personnages : l'ami fidèle, rationnel et sain d'esprit, et le héros exalté et un rien perturbé. L'ambiance est victorienne, on s'imagine facilement dans un vieux manoir obscur, sursautant à la moindre occasion, les personnages sinistres surgissant de l'ombre quand on s'y attend le moins.
La musique n'est pas véritablement constituée de couplets et de refrains, mais plutôt d'une trame sur laquelle les personnages tantôt soliloquent, tantôt chantent en duo ou en groupe. Plusieurs écoutes sont nécessaires pour se familiariser avec ce CD, même lorsqu'on est habitué à l'univers "hammillien". Parmi les titres les plus intéressants : The Sleeper, où Peter Hammill nous régale d'un chant profond uniquement accompagné de grandes orgues, Leave This House dans lequel les chants de Montrésor, Roderick Usher, du chœur et des "voix" de la maison se mêlent sans vraiment se rejoindre dans un crescendo qui se brise brutalement, She Is Dead, morbide litanie, le poignant I Dared Not Speak où le chant halluciné de Peter Hammill reflète parfaitement la démence de son personnage.
Enfin, impossible de parler de ce disque sans citer l'étonnante performance de Peter Hammill pour son interprétation des "voix" de la maison. Celles-ci apparaissent dès le troisième titre, Architecture, pour revenir ensuite nous hanter à plusieurs reprises. Hammill superpose sa voix en plusieurs couches. Il ne chante pas mais murmure, souffle, chuinte, psalmodie, insufflant une méchanceté latente, une peur insinuante, l'impression qu'un monstre démoniaque épie les personnages pour les broyer inexorablement.
Ceux qui ont vu les Sherlock Holmes interprétés par Basil Rathbone auront une idée de l'atmosphère qui entoure cette œuvre. Fantasmagorique, dramatique, torturée, son accès en est certes difficile, mais la récompense est à la hauteur de l'obstination que vous mettrez pour trouver la clé… de la maison des cauchemars.